lundi 7 janvier 2008

Gerald Petit, Nightshot # 2

Gerald Petit utilise aussi bien des médiums classiques et matériels (la peinture, la photo, la vidéo, le récit) que des médiums ultra-conceptuels et presque intangibles (rumeurs, pratiques enquêtrices, interventions clandestines en milieu urbain, environnement lumineux). Son travail semble parfois sous-tendu – comme celui d’autres acteurs clés de la scène française tel que Saâdane Afif ou Bruno Peinado – par le désir d’en finir symboliquement avec l’effet de « signature work », le « nom d’auteur », la « paternité artistique » ; autant de notions qui constituent pourtant la clef de voûte du champ artistique. Mais cette œuvre ne se donne pas comme programmatique ou dogmatique. Elle est mâtinée de fabuleux, de fantastique…
L’angle d’attaque proposé par Gerald Petit pourrait être qualifié de post-appropriationniste. Il ne s’agit nullement ici de destituer les autres artistes de leur statut d’auteur (comme le faisaient Sherrie Levine ou Mike Bidlo dans les années 80) mais de compromettre, depuis l’intérieur d’une œuvre « personnelle », l’instauration d’un effet de signature. La Rumeur de Dijon, (une rumeur lancée par l’artiste en 2002 avec la complicité d’un journaliste du Bien Public) est tout à fait caractéristique à cet égard. Il était rigoureusement impossible de revendiquer la rumeur à l’époque où celle-ci se développait. La signer aurait eu pour conséquence d’en anéantir immédiatement l’effet. Dans le même ordre d’idées, on peut citer L’Ombre du Nuage, œuvre présentée au Palais de Tokyo en 2004. Les deux photos qui la composent montraient l’artiste passant à proximité de ses homonymes parisiens (à l’insu de ceux-ci). Sur les images, donc, les « Gerald Petit » prolifèrent comme par l’effet d’un bug du paysage urbain ; l’identification de l’auteur devient problématique au même titre que les effets authentifiants de sa signature.
Pour donner corps à ses œuvres, GP commence en règle générale par chercher un personnage idéal dans le monde réel, une personnalité suffisamment forte pour irradier de la fiction ready-made. Il s’agit en quelque sorte pour pasticher un mot de Wilde de trouver des gens qui ont mis du génie dans leur vie plutôt que dans leur œuvre. GP fréquente pour ce faire des chatrooms, organise des castings, se laisse porter par le hasard. Il multiplie les rencontres, crée les conditions pour que le « miracle » se produise. Certaines rencontres s’avèreront payantes et déboucheront sur la production d’une œuvre. D’autres se solderont par un échec. Mais à la base, il faut faire avec cet empirisme radical. Lui seul peut mener à la rencontre et donner corps à un art authentiquement expérimental.
Voici comment est née l’œuvre présentée pour la Biennale de la lumière. :
6 mois avant l’ouverture de l’exposition, un casting a été organisé à Lisbonne au cours duquel ont été sélectionnés 5 modèles. Parmi eux, il y avait Deborah, une jeune lisboète au charme magnétique. Immédiatement, elle a fasciné l’artiste. Pas seulement parce qu’elle incarnait la Beauté Lisboète dans sa forme la plus pure mais parce qu’elle était le parfait sosie d’une fille qu’il a éperdument aimé…dans le sud du Portugal, lorsqu’il était adolescent. GP a opté tout d’abord pour la discrétion en choisissant de ne rien laisser transparaître de cette histoire de façon à ne pas compromettre le bon déroulement de la séance. C’était peine perdue…Car très rapidement, sous l’œil neutre et froid de l’objectif, Deborah s’est mise à pleurer, intensément, sans parvenir à expliquer son trouble. Sur la plupart des photos faites ce jour là, donc, Deborah pleure un peu comme si, à la faveur d’une interférence impromptue de mondes parallèles, le fantôme d’une histoire amoureuse ancienne avait cherché à se manifester à travers elle. Au moment où la crise de larmes s’est dissipée, une photo a été prise ; c’est elle que l’on retrouve sur le Mirador des Portes du Soleil. Au fond, la photo a toujours été le lieu du retour des spectres. Au XIXème siècle, on s’ingéniait à trouver des auras dans le flous des clichés. (cf. les recherches du Dr Baraduc). Ce jour là, les fantômes ont resurgi en amont, au moment de la prise de vue, comme en écho aux phénomènes paranormaux de la Rumeur de Dijon.
Pour Luzboa, Le Mirador des Portes du Soleil constituait un lieu d’intervention idéale parce qu’il surplombe l’Alfama, un des quartiers les plus typiques de Lisbonne. Ce lieu a en outre le mérite d’offrir une vue imprenable sur le Tej et, au-delà du confluent, sur l’océan. Le ciel de Lisbonne est rarement étoilé à cause de ce confluent qui produit toute au long de l’année une brume tenace. L’œuvre proposée par Gerald Petit permet justement à la ville de renouer pour une durée éphémère avec ses étoiles invisibles. La photo présentée dans un caisson lumineux de taille monumentale montre en effet Deborah épaules nues, dans une pose frontale, se détachant sur un ciel étoilé. Les étoiles sont définies par des fibres optiques dont l’intensité lumineuse varie. Nous sommes ici aux frontières d’un cinéma statique, un cinéma dont ne subsisterait qu’un papillotement nostalgique . Cette œuvre s’inscrit dans un projet de fusion intermédia qui devrait mener à terme à des œuvres misant sur l’interaction étroite de l’image vidéo et de la lumière réelle.
« C’était vraiment un objet assez extraterrestre. Il était disposé à la fin du mirador à la limite d’un précipice. Pour moi, il y avait là quelque chose de l’ordre de la sirène. Deborah faisait en quelque sorte rempart au précipice. C’était un dispositif romantique à l’extrême, largement surdéterminé par la ville. Lisbonne comme Paris sont des villes qui ont cette charge, patinée de mélancolie, de beauté, de nostalgie. J’avais envie d’amplifier cette sensation. On y retrouve peut-être un peu de la saudade, ce mélange de nostalgie et de mélancolie si typiquement portugais ». [1]
[1] Gerald Petit dans un entretien avec l’auteur, le 22 mai 2007
Première parution dans Luzboa, Lisboa Inventada pela Luz (catalogue de la Biennale Internationale de la Lumière), Lisbonne, 2007, pp.142-145
©Nicolas Exertier

Aucun commentaire: