vendredi 27 avril 2018

Mona Hatoum - "Light Sentence" (1992)

Mona Hatoum, Variation on Discord and Divisions (1984), documentation vidéo de la performance du 14 décembre 1984, (The Western Front, Vancouver)

L’ombre de la guerre et de la coercition carcérale plane sur l’œuvre de Mona Hatoum. Et même si l’artiste insiste sur le fait que les conflits auxquels elle fait allusion ne sont pas localisés et spécifiques, il n’est guère difficile de deviner derrière la violence contenue de ses premières performances le souvenir de la guerre du Liban. Variations on Discord and Divisions (1984) mettait l’accent sur le caractère indélébile du crime militaire. Mona Hatoum apparaissait le visage masqué par un bas noir, s’évertuant à lessiver un sol tapissé de papier journal et ne parvenant qu’à le maculer davantage d’eau ensanglantée.

 En d’autres occurrences, c’est la désertion des négociateurs qui fut pointée (cf. The Negociating Table (1983) : l’artiste, enveloppée dans une sorte de body-bag maculé de sang, immobile trois heures durant sur une table entourée de deux chaises vides). Les installations produites à compter de la fin des années 1980 mettent davantage l’accent sur la question de l’enfermement et de l'empêchement du mouvement. Elles montrent un corps sous contrôle (y compris médical !). A cet effet, elles tirent parti du vocabulaire formel du minimal art et de l’arte povera (volumes élémentaires, structures à claire-voie, barrières, etc.) sur lequel elles projettent une ambiance carcérale invitant le spectateur à reconstituer en pensée un drame qui semble s’être déjà joué. Le travail de Mona Hatoum participe ainsi d’une relecture critique de la géométrie entreprise par Robert Morris (et poursuivie de façon particulièrement convaincante par Peter Halley depuis le début des années 1980) sur la base des théories développées par Michel Foucault dans Surveiller et Punir.
 
 
Mona Hatoum, Light Sentence, Casiers en treillis métallique, moteur électrique, ampoule, poulie, 198 x 185 x 490 cm. Œuvre acquise par le FNAC, Inv. 94056 

Light Sentence (1992) est une installation de 36 casiers en treillis métallique composant par leur juxtaposition une structure en forme de « U ». Actionnée par un moteur électrique, une ampoule, suspendue au bout d’un fil au centre de la structure, varie lentement de hauteur et projette des ombres mobiles en fonction de son mouvement. Le spectateur est entraîné dans l’activité de l’œuvre car les ombres de son corps deviennent partie intégrante de la pièce. L’environnement dépouillé pourrait évoquer une prison, un abri anti-aérien (la lampe mouvante semble enregistrer sur un mode ralenti les secousses provoquées par un bombardement) ou, pourquoi pas, l’arrière-salle d’un laboratoire pharmaceutique dont les cages à souris auraient été soigneusement vidées.

En fait, comme toujours chez Hatoum la métaphore est fugace et le sens se meut en fonction de l’état d’esprit du spectateur (les indices contextuels ne sont jamais suffisamment précis pour ancrer l’analyse à un signifié stable et unique). Dans la mesure où aucune métaphore ne s’avère tenable dans la durée, des matériaux comme la cage et l’ampoule – qui devraient nous être familiers, mais qui obstinément se dérobent à la nomination – se parent d’un voile d’inquiétante étrangeté ; phénomène que la présence du spectateur ne parvient qu’à accentuer via son ombre projetée.
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Mona Hatoum est née en 1952 à Beyrouth
Vit et travaille à Londres depuis 1975

Nicolas Exertier, "Mona Hatoum", Première publication dans Art Contemporain (un choix de 200 œuvres du Fonds national d’art contemporain), (ouvrage collectif), Paris, Editions du Chêne, 2001.
© Nicolas Exertier

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